La femme bonsaï - Chapitre 1

CHAPITRE 1



Ce jour-là, exceptionnellement, Julia était heureuse. Elle regagnait son appartement, les bras chargés de victuailles, nécessaires à la préparation de sa soirée d'anniversaire de mariage.

Avançant tant bien que mal, tentant de ne rien faire tomber sur son passage, elle réussit enfin à atteindre son plan de travail.

La porte d'entrée était restée ouverte. Le voyant rouge du répondeur clignotait.

D'abord, se débarrasser de ses fardeaux, de son manteau, de ses chaussures, et enfin reprendre son souffle. Mettre les choses fragiles au frigidaire, enfiler une tenue plus confortable pour cuisiner, préparer celle de la soirée, pour être prête et belle quand il rentrerait. Sa robe noire, avec le collier qu'il lui avait offert à Noël - en perles de rocailles imitation cristal - ferait parfaitement l'affaire. Son seul objectif : que tout soit simplement parfait !

Pour le dessert : tiramisu framboises et amandes, fait maison. Ensuite, les plats de crustacés, bien présentés, avec tout ce qu'il aime : bigorneaux, huîtres, bulots, suivis de près par des bouquets de langoustines, doublés par une équipe de crevettes, étrilles et tourteaux. Elle les avait achetés avec les trente pour cent de réduction offerts par Monsieur Vivier, son poissonnier.

Les canapés : asperges, saumon, tarama et œufs de lumps, escortés en farandole par le plat de foie gras au sel de Guérande dans son jus de pêches caramélisées. Dresser tout ce petit monde noblement sur un plateau de présentation, comme elle l'avait appris durant ses stages en restauration.

Rafraîchir le vin, le temps nécessaire, pour accompagner ces trésors, le Jurançon, un peu sucré pour des coquillages mais celui qu'il préfère parmi tout autres.

Donner un dernier coup de nettoyage dans l'appartement, sol, poussières, et autres plaisirs exquis pour femme d'intérieur.

Ensuite aller se doucher, se parfumer, avec du lait pour bébé, fragrance du comble de la féminité.
Ne pas oublier : bougies, encens, et pétales de roses, cliché certes, mais risque d'absence remarquée si elle s'en passait.

Finalement, cacher le cadeau sous l'oreiller : deux billets pour Vérone, premier voyage ensemble en vingt-trois ans de mariage. Guillaume pérégrinait, beaucoup... souvent... trop souvent... pour le travail, en d'autres termes : sans elle.

Elle avait dû faire toute la liste des lieux foulés par les pieds de son époux, pour trouver encore un lieu sur terre vierge du souvenir de leur présence.

Elle espérait juste que ça lui plairait, parce qu'elle ne pourrait pas échanger les billets. Malgré ce risque, elle était fière d'avoir pris cette folle initiative, qui la rendait à la fois impatiente de savourer l'effet de surprise sur son visage, et inquiète de savoir si son choix avait été le bon... ou pas. Dans le pire des cas, elle avait déjà consommé un crédit à la consolation, car en faisant ses recherches, elle avait vécu comme une grande aventurière, en parcourant la planète toute entière sur magazines.

Son vaste monde à elle s'étendait de l'épicerie du quartier, au cellier du bout de l'appartement. Julia ne souffrait pas de carence spatiale pour autant, car ayant grandi, comme une parfaite représentante de la patate chaude, en passant successivement d'une famille d'accueil à une autre. Cette sédentarité répondait à ce besoin de stabilité qui lui avait tant manqué. Son rêve s'était réalisé : poser enfin ses valises pour ne plus bouger.

C'est au domaine de Saint-Christophe que Guillaume et Julia avaient fait connaissance. À l'époque, elle y faisait un stage de serveuse. Lui, y passait des vacances avec ses parents, abusivement dévots. Ce lieu de villégiature proposait l'absolution des péchés perpétrés le restant de l'année, entre piscine-à-pardon et buffet-collation1.

Le matin ils priaient mais aussi ils chantaient. Julia avait le droit de s'y joindre. En fait, elle y était exhorté. La qualité de sa voix se coalisant avec celles des autres élevait les prières d'intentions en mode ADSL.

C'est ainsi, qu'elle charma le jeune Guillaume. C'est ainsi qu'elle devint madame Tasin. C'est ainsi que sept mois plus tard, elle devint également la maman de Rémi Tasin.

C'est le Père Grillon attaché de la paroisse de Saint-Leu, qui avait annoncé la nouvelle de la grossesse de Julia à la famille de Guillaume. La petite Julia âgée alors d'à peine dix-sept ans. Une bonne œuvre, en vérité ! Une orpheline, pensez-vous ! Le guide de l'église, avait garanti aux parents de Guillaume, qu'en assumant la résultante du pêcher de chair, ils récupèreraient le respect éternel - vu du ciel - et ce, pour l'éternité.

Ce billet-là par contre, ne demande pas à être échangé.

Madame Tasin Mère, au sommet de la pyramide familiale était fort déçue. Elle souhait impérativement que l'enfant porte le prénom Pierre. Julia resta inflexible sur celui de Rémi. En arbitre, Guillaume ne su qu'en dire, ou ne pas en dire, et perdit à la suite de cette aphasie transitoire, tout contact avec la caste Tasin.

Parfois un petit bristol avisait Guillaume d'un trépas, précisant que cet avis fâcheux concernant ce membre de la famille, ne faisait pas pour autant office de carton d'invitation.
L'un des « défunts » avait toutefois légué au jeune couple et leur bébé une somme assez confortable pour permettre à Guillaume de poursuivre ses études de journaliste et de faire vivre sa famille durant ce temps. Ce coup de pouce avait également été suffisant pour faire basculer la reine de la pyramide dans l'autre monde, son cœur n'ayant pas supporté la nouvelle lors de sa lecture testamentaire.

Tout était bien au frais, Julia décida, avant d'aller à la salle de bain, d'écouter les messages qui n'en pouvaient plus de s'agiter derrière le voyant rouge de l'appareil. Le premier était de Pauline.

Pauline ! Son amie ! Elle était venue pour faire un article à la naissance de Rémi, « pour se faire les dents, en attendant de trouver mieux » ne manqua-t-elle pas de préciser à Julia. C'est à ce moment-là qu'elles s'étaient vue pour la première fois. Avant, elle ne la connaissait qu'au travers les récits qu'en faisait Guillaume. Ils s'étaient rencontrés lors de leurs études.

Pauline ! Si belle dans sa robe parme, ses magnifiques cheveux roux retombant en cascade sur ses épaules, son teint de pêche. ! Et les yeux de Pauline … où l'on aurait juré que des étoiles habitaient.

Paule, racée, élancée, de caractère….assuré et si débutante pourtant à l'époque... Ce qui était sûr, c'est que Rémi allait avoir l'article, le plus élogieux parmi tous les bébés de la maternité !
Pauline avait été prise pour faire un stage dans le journal local tandis que Guillaume lui, le faisait en Angleterre. Absent pour la naissance de son fils, il avait toutefois promis de prendre le temps de s'arrêter chez Hamley's, sur Regent's street, à Londres, pour lui acheter sa première peluche. Il avait promis aussi qu'il lui offrirait à son retour. Mais il avait été finalement très occupé, et n'avait pu se permettre de perdre son temps au milieu des nounours. Pauline avait du coup été chargée d'en choisir une à sa place.
L'article fut l'occasion pour le lui apporter. Rémi devint donc l'heureux acquéreur d'un crocodile en caoutchouc, quatorze centimètres, parfaitement bien imités.

L'article finalement n'avait pas été publié. Sans vouloir faire de la peine à son amie, Julia en avait été soulagée, car la photo était loin de la mettre en valeur. Pauline lui avait demandé de prendre la pose, dans sa robe de chambre bleue, l'enfant au bras gauche, un biberon dans la main droite - alors qu'elle allaitait. Elle lui demandait aussi de lever un regard implorant vers le ciel. La journaliste en herbe déclarait que ça donnerait un style résolument moderniste à l'image du catholicisme établi.

Oui, sauf que pour ce cas là, il s'agissait de Julia, qui était venue en taxi, qu'il s'agissait également de Rémi, qui ne dormait pas sur de la paille, qui avait un crocodile à la place d'un bœuf pour commencer dans la vie de plus, le seul signal lumineux qui avait devancé leur arrivée, était un gyrophare d'ambulance entrant sur le parking de la maternité.

Depuis ce jour-là, elles ont continué à se coudoyer. Pauline était présente, très présente toujours. N'ayant personne d'autre comme relation, Julia avait fini par accepter sa présence.
Mais aujourd'hui, pour l'anniversaire de mariage, «Mademoiselle Gluau » avait apparemment réussi à garder ses distances.

Julia laissa les messages du répondeur défiler, le volume au plus haut afin de les entendre de la salle de bain. L'heure avançait. Il ne fallait pas trop tarder.

En écoutant, tout se bouscula dans sa tête. Dans un premier temps, elle pensa avoir mal entendu et était revenue sur ses pas pour mieux écouter. La serviette qui l'entourait glissa au sol. Elle était nue face à la tablette coincée dans un recoin du salon, le faisceau lumineux du voyant rouge de l'appareil, fixé sur son front :

Guillaume ne rentrerait pas ce soir. Guillaume ne rentrerait pas non plus demain, ni même les autres jours. Guillaume la quittait.

Elle restait là... figée. Le temps venait de s'arrêter. Le salon lui parût subitement gigantesque au point qu'elle eût l'illusion que les meubles attendaient patiemment le meilleur moment pour se jeter sur elle.

Sur la grande table, le corps du pain gisait dans son sac. Le ciel, n'était plus qu'un long plafond noir. Une hémorragie de larmes débordait de ses yeux. En regardant sur la console Louis XVI - deux tiroirs, quatre pieds, un plateau - le cadre argenté dans lequel triomphait une photo de Guillaume et Pauline enlacés, souriants - cliché qu'elle avait elle-même prit le jour de son quarantième anniversaire l'an passé – elle prit conscience que les deux personnes qu'elle aimait avoir sous ses yeux... étaient deux personnes qui s'aimaient sous ses yeux... elle n'avait rien vu. Son calme se défila. De colère, elle s'empara de l'objet rapporteur à nez rouge, et l'envoya de toutes ses forces contre le cadre, argenté. Une console Louis XVI - deux tiroirs, quatre pieds, un plateau – et des bris de verres tout autour.

Elle souleva avec la force qui lui restait, son petit corps qui ne semblait plus lui appartenir, prit à droite au fond du couloir, et entra dans la chambre.
Les pétales étendus fanèrent sous son regard. Le grand lit recouvert d'un boutis blanc cassé s'exposait, tel le linceul de leur couple. Les rideaux pleuraient à la fenêtre. La commode trônait en cercueil veillé par deux bougies, qui du coup ne seraient jamais allumées.
Elle voulu vider l'armoire, comme sa mémoire, mais l'action était déjà accomplie : Guillaume avait déjà fait le vide, sans qu'elle s'en rende compte. Abandon avec préméditation. Comme la terre était basse ce soir-là pour Julia. Il lui sembla que jamais elle n'en finirait d'atteindre le fond. En refermant la penderie, elle vit l'alliance de Guillaume, tremblante d'avoir été découverte, derrière la lampe de la table de chevet. Le placard lui renvoya son image en chute libre et Julia s'écroula contre son reflet lisse et froid. Ce contact impersonnel la ramena très loin.

C'était en Avril 1970, parvis de l'église Saint-Pierre, une petite fille de deux ans, le regard impressionné par l'imposant fronton, avançait le nez levé, la bouche ouverte. La luminosité diminuait, la température fraîchissait, les sons s'atténuaient. L'intérieur était comme le ventre dur et glacé d'une baleine, dans lequel un soleil multicolore était emprisonné. Les pas résonnaient et montaient tout en haut du squelette, se cognaient et finissaient par disparaître dans l'énorme ossature. Sur les côtés extérieurs de la nef, des cierges se dressaient désespérément, index incandescents, espérant que leurs prières fussent exhausséespar quelques oreilles divines, hypothétiquement attentives.
La jeune femme invita la petite à s'installer sur un banc de bois à l'assise inconfortable. Elle souleva légèrement son manteau en peau de mouton. Ensuite, elle lui dégrafa deux des boutons de sa veste, lui ôta son bonnet, remit ses longues nattes brunes en place, glissa une main amaigrie sur sa frange, sortit de son sac le doudou aux couleurs témoins du temps.

La petite le prit dans ses bras, le serra contre elle, leva les yeux vers la femme et la vit pleurer. Elle lui chuchota à l'oreille « Sois bien sage, et on reviendra te chercher ». La petite fit oui de la tête, ne retenant que les mots « sage » et « chercher » puis reçu alors un baiser de larmes sur ses petites joues rafraîchies.

Avril 1970, cinquième allée de bancs, à droite, dans l'église Saint-Pierre en Avignon, une petite fille de deux ans, était loin d'imaginer et de comprendre, que sa mère venait de l'abandonner. Elle se leva pour la suivre mais elle s'était évaporée, dans ce silence glacé.

Combien d'armoires avait-elle vues depuis se vider ? Plus qu'il n'est supportable dans la vie d'une enfant. Des armoires de toutes sortes, de toutes tailles, de toutes formes, couleurs ou matières, mais en un point identiques : terrifiantes lorsqu'elles sont vides !

Au sol, les pétales étaient comme autant de bouts de son cœur brisé. Tous ses morceaux qu'elle avait pourtant tenté de rassembler, de nouveau se retrouvaient réduits en lambeaux à ses pieds.

Les laisser derrière elle. Ne plus se fatiguer à les ramasser. Avancer. Prendre à gauche, repasser par le salon. Entrer dans la baignoire, ressentir encore une fois, une toute dernière fois, cette certitude d'avoir baigné dans un liquide accueillant. Se laisser cajoler par une main imaginaire, pleine de tendresse, puis se laisser partir. Tenir cette main et ne plus la lâcher durant le grand voyage. Laisser les colères, les regrets, la tristesse, la douleur se déverser et colorer l'eau de leur délivrance. La lame de la libération l'attendait sur le rebord de la baignoire.

Cela aurait pu se faire si seulement son regard n'avait pas préalablement croisé les deux brosses à dents innocentes, inconscientes de ce qui se passait. Elles étaient encore à l'état amoureux, penchées l'une contre l'autre, dans une pudique intimité. Il l'avait laissée. Il ne l'avait pas emportée, ni elle, ni son peignoir, ni ses pantoufles usées. Sans doute avait-il jugé inconvenant d'emporter ces objets témoins d'une ancienne union dans son nouveau foyer.

Elle imagina alors la brosse à dents de Pauline tout contre celle de Guillaume, là-bas, chez elle. Elle pensa au peignoir flirtant fibres contre fibres avec celui qu'elle avait dû sûrement lui acheter. Supposa également la présence de chaussons moins élimés.

Une vague de colère déferla, encore plus forte qu'au salon. La salle de bain la rapprochait encore de plus près de cette intolérable idée de l'étreinte. Elle attrapa le porte-serviette et le jeta violemment contre le verre des brosses à dents.

Un hurlement terrible implosa, quand le choc de l'objet propulsé désaxa le robinet du lavabo. Tout droit sortie des entrailles de la terre, la plomberie vomit sur elle son eau glaciale, à grand coups de jets violents. Elle avait beau hurler, rien ne tarissait. Larmes et eau fusionnaient. Cris et sifflements se confondaient.

Au bout de quelques instants, elle réussit à s'extraire du bain pour tenter de stopper le geyser. Elle avait beau appuyer, bloquer de sa paume, impliquer des serviettes dans son ahan, rien n'y faisait : plus elle colmatait, plus ça sourdait.

L'eau se faufilait, trouvait d'autres chemins, repoussant de toutes ses forces ses mains désespérément impuissantes. Même ses cris n'impressionnaient pas le démon qui sortait des tuyaux.

À bout de force, elle abdiqua, se laissa tomber à terre, et prit finalement la décision de mourir noyée. Sa vie défilait. Toute son existence n'était que rien, tout plein de riens, des riens à la queue leu-leu, trottinant sans même s'apercevoir du désespoir qu'ils lui infligeaient, fiers et colorés comme autant de pygmées chevauchant des poneys. Au centre de la piste, la risée de tout le cirque, c'était elle ! Même son suicide avait échoué. Ses gémissements, inaudibles sous l'ondée perverse, ne faisaient que la mouiller, l'humilier, et liquéfier son intégrité. Recroquevillée, elle eut l'impression à cet instant que l'humanité tout entière pissait sur elle.

C'est alors que l'eau s'arrêta. Elle sentit sur son dos un contact, quelque chose de sec, qui sentait bon, qui était doux et chaud. Une serviette, des mains rassurantes, des bras, puis entièrement enveloppée.

Elle se redressa lentement, assommée par le poids de ses émotions, et tomba nez à nez avec une grand-mère. Une mamie, presque la même que celle de la petite fille aux allumettes.

C'était Fernande. Elle ne la connaissait pas encore. Elle venait tout juste d'emménager dans l'appartement d'en face. La porte de chez Julia était restée ouverte, entendant ses cris, elle avait accouru. Faisant mine de ne remarquer ni la lame ni sa nudité, elle aida Julia à se redresser et s'assit à côté d'elle contre le rebord de la baignoire. Le manque de réactions de la jeune femme fit comprendre à Fernande l'étendue du désastre émotionnel qu'elle venait de traverser et qui de toute évidence n'était pas dû qu'à une grosse fuite de robinet.


Elles restèrent ainsi un moment, dans un silence absolu, l'une contre l'autre. Julia ne pleurait plus. Sa tête était posée contre l'épaule moelleuse de la grand-mère qui lui frottait doucement le dos pour la réchauffer. Elle avait peur qu'un mot ne la fasse disparaître.
Elle ferma les yeux après avoir remarqué que les brosses à dents, sous l'effet du choc s'étaient définitivement séparées, que le peignoir pleurait, et que les pantoufles, elles, s'étaient noyées.

L'intensité de l'instant lui fit tant de bien, qu'elle aurait voulu mourir ainsi, pour toujours.


1(religion) fait de conférer un bénéfice, une fonction ecclésiastique

 
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