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A LA MEMOIRE DE LA DURÉE AMICALE
Ella trouva sa vocation,
le jour où elle entendit un pipi émettre une sonorité assimilable à celle d'un "la-la, la-la, la-la".
Elle serait artiste !
Elle serait enregistreuse de pipi !
Mais cette révélation subite était sans compter sur un talent de développement extrême de ses compétences, qui naquit en elle quelque temps plus tard.
Alors qu'elle se trouvait chez une amie - une amie qui savait la comprendre, la consoler, ou l'encourager selon la conjoncture émotionnelle – elle lui fit écouter le premier pipi qu'elle avait prit soin d'enregistrer. Il était
sa première création artistique, la matérialisation brute de son inspiration.
"Entends-tu le la-la, la-la, la-la ?" demanda-t-elle...
mais son amie n'entendait que le son dérangeant d'une mixtion expulsée par une vessie non identifiée. Question d'identité qu'elle posa à l'issue de l'écoute. "Mais c'est moi !" renseigna Ella !
Comme s'il était forcément évident de reconnaître l'air des urées amicales !
Comme s'il était forcément évident de comprendre tout d'une amie, même le fait qu'elle s'enregistre en train de pisser, et qu'elle vienne exprès vous le faire écouter !
L'amitié à ses limites. Ce qui sauva celle d'Ella fut que son intérêt portait sur la tonalité et non pas sur les arômes ou encore la teinte. C'est ce qui a rendu supportable ce partage.
Bien que très déçue par le manque d'intérêt de son amie, Ella comprit qu'il manquait sans doute quelque chose à son art. Cette sorte de confrontation au monde extérieur lui permis de le développer.
Et elle le fit !
Ella parcouru la terre entière pour enregistrer le chant des mictions. Tenta d'extraire avec la minutie d'un horloger les différences sonores liées aux modifications, comme celle de l'espacement des méridiens, aux climats, à la pression atmosphérique...
Ella comprit à l'issue de ce long périple que, ce qui définissait l'art dans la plus noble ampleur la confession de l'évidence.
Si pour certain cela se trouve sous leur nez, pour Ella cela se trouvait sous ses pieds : la clef de sa musique serait serait liée au sol !
Équipée de son magnéto, elles se mit en quête de chutes urinaires, sur les parquets, les carrelages, les linos, les marbres, l'herbe en fonction des saisons, les cailloux, le sable, prête à enregistrer dès que l'occasion se présenterait.
L'idée était bonne, excellente même, mais complexe à collecter en milieu naturel. Combien de fois avait-elle dû prendre ses jambes à son cou pour échapper à l'arrogance des ignorants de l'art !
Personne ne comprenait qu'elle souhaitait simplement mixer les mixtions ensemble, faire surgir la note physiologique d'où jaillirait un opéra organique !
Du coup, la rencontre avec tous les êtres incontinents des continents l'obséda, mais son art se trouva une nouvelle fois gâché par d'immenses couches d'incompréhensions. Les protections obstruaient la réalisation de son ambitieux projet.
Elle retourna voir son amie, qui depuis, avait beaucoup vieilli. Ella n'avait pas vu le temps passer. Elle attendait de cette rencontre que germe une nouvelle idée pour enfin pouvoir réaliser son plan artistique.
Son amie ne se souvenait plus d'elle, ni de personne d'autre d'ailleurs. Elle vivait dans les bras d'une maladie qui emporte la mémoire pour toujours de manière irréversible.
C'est à cet instant qu'elle réalisa la puissance de l'amitié, décida d'emmener son amie avec elle, de l'enregistrer partout dans le monde, elle qui n'avait jamais quitté sa région, elle qui avait toute sa vie rêvé de voyager...
Le premier opéra d'Ella fut un succès.













Ces jours passés avec Misha furent très difficiles. Acculée par
l'âge, fatiguée, et toujours présente dans ce monde qui a pour elle de moins en moins d'intérêts, elle assiste impuissante à sa propre déchéance avec lucidité douloureuse.
Avec Misha depuis quelques
jours, nous partons sur la route de Madison, nous partageons avec Robert et Francesca des pauses de vie :
Micha reprends du poil de la bête, on fait équipe avec l'aide soignante pour l'aider à remonter la pente. Ça marche. Alors qu'elle regardais par la fenêtre, un peu maussade, je
m'amusais en fait avec Zoupette, la petite minette qui squatte sa chambre, avec un bâtonnet équipé de ce qui avait dû être dans le temps une queue de peluche, une panthère je pense...
dépression nerveuse, vous verrez elle est très difficile, un début d'Alzheimer, faites ce que
vous pourrez et si elle devient agressive, partez !
Je n'ai pas eu à attendre plus longtemps, car, au quatrième jour, je retrouve Angela au bas de la porte de son immeuble, sa canne à la main, emmitouflée dans un manteau noir, long et
épais, un bonnet de même couleur, en laine, enfoncé sur sa tête, donnant avec désavantage à son visage arrondit, l'apparence d'un gland.
Avec tout ce qui se passe actuellement, je repense à des
choses que Micha m'a partagé, des confidences. Son premier amour. Elle était très jeune lorsqu'elle a ressenti pour la première fois des élans de passion mêles de jalousie. C'est bien plus tard
qu'elle a pu comprendre qu'il s'agissait de son premier élan amoureux. Un amour doublement impossible, où l'âge et la fonction furent une barrière. L'âge, elle avait à peine 8 ans, le sien, car
il était adulte, et le rang, puisqu'il était prêtre.
Des soldats français
prisonniers du camp allemand, vivaient non loin de chez Micha. Ils étaient amis. La guerre n'a pas de sens dans l'idée qu'ont de la vie les enfants.